3 octobre 2011

Inauguration de la statue de Michel Servet

Il y a un peu plus d’un siècle, le dimanche 1er novembre 1903 vers 14 h, une foule compacte de plusieurs centaines de personnes se presse à l’angle des chemins de Beau-Séjour et de la Roseraie pour écouter l’historien et pasteur Eugène Choisy prononcer son discours d’inauguration du monument expiatoire du supplice de Michel Servet. Le ton est à la contrition et Servet y est clairement présenté comme «la victime de l’intolérance des Eglises et des pouvoirs publics de son temps.»1

Cela étant, les historiens du XXIe siècle l’ont bien repéré2, l’inauguration de ce monument était mue, de fait, par quelques arrières pensées puisqu’il s’agissait de préparer le terrain des festivités prévues pour le 400e anniversaire de Calvin en 1909 en désamorçant les critiques des anti-protestants.

D’autres monuments suivront : Annemasse en 1908, Paris la même année, Vienne en 1911. Genève en 2011 marque, je l’espère, la fin du cycle des monuments puisqu’avec l’inauguration de ce jour, d’une certaine façon, la boucle est bouclée ! Même si, comme je l’imagine aisément, les protestants n’en auront jamais vraiment fini avec Michel Servet…

Qui étiez-vous Michel Servet ? Un espagnol aisé d’origine marrane passionné de pureté chrétienne originelle ? Un médecin sauveur d’âmes autant que des corps ? Un voyageur infatigable parcourant les routes d’une Europe à feu et à sang, sur les traces des chercheurs de Dieu ?

Qui étiez-vous vraiment Michel Servet ? Enfermée à tout jamais en votre tombeau de cendres, votre mémoire se rappelle à nous en ses fulgurances visionnaires ! A la suite de quelques rares individus au cours de l’histoire, vous avez eu en effet de géniales intuitions, comme souvent, mal comprises et mal interprétées ! Plutôt que de vous attribuer de pseudos découvertes médicales aujourd’hui contestées3, je préfère voir en vous le théologien d’un retour aux origines chrétiennes, aux fondements d’une doctrine épurée.

Vous vouliez, disiez-vous, «restituer» le christianisme, autrement dit, retrouver le goût des paroles de Yeshouah de Nazareth, la tonalité radicale de ses gestes forts, ses interprétations étonnantes d’une loi divine tournée vers l’humain. Peut-être aviez-vous reçu en héritage ses yeux de braise, vous incitant, comme lui, à renverser les tables des vendeurs devant les temples d’une foi dévoyée…

En un siècle comme le vôtre, si prompt à surplomber l’existence humaine d’une oppressante présence divine, votre conception d’un christianisme sans dogme faisait jaillir les premières étincelles de la liberté de conscience sur des existences humaines entravées. Du moins, c’est ainsi que notre époque enjolive probablement votre réalité…

En tous les cas, je me refuserai toujours à céder à la tentation de vous instrumentaliser, pour quelque cause que ce soit, si noble soit-elle. Contrairement à ce qu’on a pu dire ad nauseam, vous n’avez pas lutté contre le fanatisme tout simplement parce que, en votre siècle, toute idée neuve, aussitôt émise sur la scène intellectuelle, est examinée à l’aune d’une conscience extrême, passionnée, partisane et violente. On l’oublie trop de nos jours, l’outrance constitue la norme d’un XVIe siècle pétri de conflits, de condamnations et de bûchers ; les tièdes n’ont aucun droit de cité. Tout juste peut-on admettre que décidément ni de Rome ni de Genève, vous cherchiez un espace à votre parole dissidente, un lieu pour dire vos pensées novatrices. Hélas, le siècle des Réformes n’est ni celui de l’écoute généreuse, ni celui du partage irénique.

Dans ces conditions, comment comprendre votre passage à Genève en ce mois d’août 1553 étouffant et humide ? Ne pouviez-vous pas imaginer que Genève, alors dépeinte dans toute la catholicité européenne comme un repaire d’hérétiques par excellence, Genève ne vous laisserait aucune chance, à vous l’hérétique déjà condamné ? Pensiez-vous donc, vous l’adepte d’une astrologie déterministe, que votre étoile ne vous lâcherait pas, comme elle ne vous avait pas abandonné à Vienne quelques mois plus tôt ? Ne saviez-vous pas que les étoiles, parfois, s’abîment au creux des noirceurs humaines?

Qui étiez-vous Michel Servet ? Lorsqu’il y a quelques années, j’ai eu le privilège de parcourir les pièces de votre procès, pages jaunies forcément émouvantes aujourd’hui bien gardées dans les coffres de nos archives cantonales, une impression étrange s’est dégagée à la lecture de votre dernière missive adressée aux magistrats genevois, les implorant d’aménager l’abject inconfort de votre cellule… En effet, lorsqu’on examine cette lettre, on se rend compte avec un mélange d’émotion et d’effroi que votre écriture, ronde, liée,  est éminemment moderne et ne ressemble en rien aux bâtons hachés de vos contemporains. Jusque dans votre façon d’écrire, vous étiez décidément d’un autre siècle que le vôtre, Michel Servet !

Aujourd’hui, en ce début de vingt-et-unième siècle, nous ne nous tenons plus dans la posture de l’expiation comme ce fut le cas en 1903. Nous ne sommes plus, fort heureusement, dans la continuation d’un procès qui, tout au long du XXe siècle, aura davantage tenté d’accabler Calvin que de défendre Servet.

Déjè, le jubilé calvinien de 2009 avait contribué à remodeler l’image du réformateur de Genève : après un nécessaire droit d’inventaire, désormais ni saint ni tyran. Comme j’aimerais que, de la même façon, ce jubilé de 2011 permette de recomposer les pièces du puzzle tissé autour de votre bûcher depuis 450 ans. Comme j’aimerais, pour Genève et son histoire, que l’on passe, enfin, de l’amnésie à l’accalmie ! De l’amnésie dans laquelle les aléas de l’histoire vous avaient jeté, à l’accalmie dans le regard posé sur vous, votre œuvre et votre destinée ! Comme j’aimerais que cette statue dévoilée aujourd’hui signifie à la fois la fin d’un dénigrement séculaire et la fin d’une instrumentalisation au profit de telle ou telle chapelle !

Symbole d’une mémoire contestée, empêchée, interdite, Michel Servet n’est que trop longtemps demeuré une victime utilisée, stigmatisée, annexée… Servet disciple d’Arius ? Servet anabaptiste ? Servet tenant d’une «Réforme de gauche» ? Voire libre-penseur ? Évidemment, aucune de ces appellations ne correspond à la réalité d’un homme avant tout farouchement attaché à sa liberté de penser Dieu. Un Dieu éternel, certes composé de trois entités mais pas de même nature les unes par rapport aux autres. Il serait enfin temps de le reconnaître : «Servet n’est pas un [théologien] anti-trinitaire, c’est un trinitaire pas comme les autres.»4 Un amoureux des évangiles et de leur disparité qu’il analyse avec finesse pour y déceler un Jésus de Nazareth qui se révèle, peu à peu, fils de Dieu. Tout est affaire de nuances en un siècle qui n’en supporte aucune !

Michel Servet, il est donc temps de vous laisser aller en paix… Il n’est que temps de vous laisser naviguer vers vos «îles nouvelles»… De votre Restitution du Christianisme, il ne reste en effet que trois exemplaires dont un se trouve à Édimbourg. On y a remplacé les premières pages arrachées par un manuscrit que la légende dit être de votre main : les dernières lignes évoquent votre ardent désir d’une fuite lointaine «vers la mer ou plutôt vers une des îles nouvelles»5.

Puissiez-vous enfin trouver en ces îles accueillantes l’espace d’une libre parole, d’une parole de tous les possibles et ce jusqu’aux confins des étoiles.
 


1 Monument expiatoire du supplice de Michel Servet. Compte rendu de la manifestation du 1er novembre 1903, Genève, Eggimann & Cie, 1903, p. 12.
2 Valentine ZUBER, Les conflits de la tolérance : Michel Servet entre mémoire et histoire, Paris, Champion, 2004.
3 Jean-Jacques DREIFUSS, «Michel Servet a-t-il effectivement contribué à la découverte de la circulation sanguine ?», in Michel Servet (1511-1553). Hérésie et pluralisme du XVIe au XXIe siècle, Actes du colloque de l’École Pratique des Hautes Études, 11-13 décembre 2003, réunis par Valentine ZUBER, Paris, Champion, 2007, p. 73-85.
4 Frédéric AMSLER, «Michel Servet, un trinitaire pas comme les autres», à paraître en 2011 dans les Actes du colloque «L’argument hérésiologique dans les controverses issues de la Réforme (ca 1520 – ca 1700)». Tours, 10-11 septembre 2010», p. 6. 
5 Pierre DOMEYNE, Michel Servet, au risque de se perdre, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 35.