«Après la panse vient la danse» : Calvin et les plaisirs exquis

No dancing

Que les choses soient claires, Jean Calvin déteste la danse ! «Là où la danse et de similaires “ordures” sont tolérées, il est certain que le diable aura du succès et qu’on ne pourra nullement l’empêcher de tout corrompre.» écrit-il dans un sermon.

La danse en effet ne peut que provoquer des effets négatifs, une sorte d’imprudence morale, de laisser-aller excessif, à l’image d’autres besoins compulsifs comme la gloutonnerie, les dîners fastueux ou l’ivresse.

Et même si d’aucuns prétendent qu’il n’y a rien de mal à danser, Calvin leur répond qu’il faut être ou naïf ou hypocrite pour ne pas voir que la danse n’est rien d’autre qu’un préliminaire à la paillardise, autrement dit aux plaisirs de la chair voire à la prostitution.

Dès les années 1540, la danse est donc formellement interdite à Genève et punie de trois jours de prison. Les pasteurs de Genève reçoivent ainsi la liste des crimes dont on pourrait les accuser à commencer par l’ivrognerie, le jeu et… la danse. Mais Calvin n’arrivera pas à la faire supprimer totalement comme il s’en plaint dans un sermon de 1561, indiquant qu’au début, les règlements servaient encore à quelque chose mais qu’avec les années, tout le monde s’en moquait… et continuait à danser!

Evidemment, dans la Bible, en particulier l’Ancien Testament, on trouve nombre de scènes de danses : Miriam, la sœur de Moïse et Aaron, qui danse avec d’autres femmes après avoir traversé la Mer Rouge, la fille de Jephté dansant pour célébrer la victoire de son père, les femmes d’Israël se réjouissant des victoires de David et Salomon… la liste est longue et dérangeante pour les théologiens calvinistes qui s’y trouvent confrontés alors que pour eux, la Bible demeure l’autorité par excellence. Leur explication est simple : dans ces récits, il ne s’agit pas du tout de danses paillardes mais de danses de reconnaissance et de joie envers une action divine. Sans compter, disent-ils, que la manière d’exprimer une prière jubilatoire avait fortement évolué et qu’il fallait désormais se contenter d’une action silencieuse et retenue.

Les successeurs de Calvin – comme tous les disciples, plus «calvinistes» que leur maître – iront jusqu’à préciser que ce qui dérange réellement dans la danse, c’est le contact étroit entre les corps qui conduit à la perdition totale de l’âme. Pour Lambert Daneau, un pasteur français qui fait paraître un “Traité des danses” à Genève en 1579, «la danse est davantage destinée aux singes et aux chèvres qu’aux humains»!

Bien sûr, les calvinistes n’étaient pas les premiers à avoir banni la danse de la vie sociale : le catholicisme d’avant la Réforme – dès le 4e siècle après JC – l’avait déjà interdit, sans plus de succès d’ailleurs. D’un autre côté quelques auteurs de musique s’étaient bien laissés aller à composer des «cantiques à danser», sortes de ponts entre les pratiques bibliques et la danse de l’époque, mais sans grand succès.
Dans la grande vague moraliste qui gagnera toute l’Europe chrétienne des 16e et 17e siècles, les choix calvinistes sont certes emblématiques de ce rejet du corps comme porte ouverte au mal mais ils seront suivis par d’autres mouvements chrétiens, protestants ou catholiques.

Seule exception, Luther lui-même, qui condamnait certes les excès de la danse mais qui ne voyait rien de mal à laisser les jeunes gens danser lors des fêtes de mariage.

Isabelle Graesslé
Source : H. P. Clive, «The Calvinists and the question of dancing in the 16th century», Bibliothèque d’Humanisme et de Renaissance, t. 33, 1961, p. 296-323.