Le MIR s’interroge

La Réforme et l’identité européenne

Si le protestantisme a certes joué un rôle non négligeable dans l’histoire européenne, l’identité de l’Europe préexiste largement aux bouleversements du 16e siècle.

L’identité de l’Europe se forge en effet le long des routes parcourues, dès la renaissance carolingienne et l’arc gothique, par les architectes et les sculpteurs qui sillonnent le continent. L’identité de l’Europe se ciselle en filigrane de la «république chrétienne» des humanistes italiens et rhénans. L’identité de l’Europe s’emporte,  d’une université à l’autre, à la semelle des souliers de maître Eckart et d’Albert le Grand.

De la même façon, l’identité de l’Europe accompagne Luther ou Calvin au creux de de leurs espoirs et de leurs désillusions. Et au-delà des controverses, dans cette étonnante rencontre entre le monde latin et le monde germanique, c’est aussi le destin de l’Europe qui se joue. Car après la perte du Monde Ancien avec Byzance, après la découverte du Nouveau Monde en 1492, après le changement majeur de la révolution copernicienne et avant le siècle des révolutions, la Réforme introduit une franche cassure dans l’identité européenne: désormais, l’Europe qui vivait de la même foi, s’exprimait, au moins son élite, en une seule langue et orientait son histoire dans le même sens, va vivre un affontement fratricide où, comme le souligne avec désespoir Montaigne, l’ennemi peut être le frère, la mère ou le mari.

A cet égard, l’une des contributions de la Réforme à la constitution de l’identité européenne est d’avoir créé de nouveaux équilibres politiques, annonciateurs des développements du 20e siècle. En effet, au 16e siècle, la relation à Dieu se situe au cœur de la conscience collective et détermine toutes les modalités de l’existence. La «tolérance religieuse» y est totalement impensable et chaque clan considère que l’autre pourrit l’ensemble du corps social. Les temps n’étant pas aux nuances, la solution pour restaurer l’ordre juste revient pour certains à éradiquer l’autre. Le rétablissement de la paix passera donc par les autorités politiques, avec des destins divers comme en Allemagne, en France ou aux Pays-Bas.

Il n’en reste pas moins que la Réforme aura participé – et probablement dans ses effets culturels et sociaux – participe toujours à la constante évolution de l’identité européenne car, comme l’indiquait Jean Calvin dans sa lettre à l’empereur Charles Quint en 1543: «il convient d’ouvrir une brèche dans la muraille de notre désespoir.»

Isabelle Graesslé, directrice du MIR