Le MIR s’interroge

Allier la plume et l'épée: Agrippa d'Aubigné et ses «Tragiques»

 «Image abrégée de son siècle» (selon Sainte-Beuve), Agrippa d’Aubigné (1552-1630) partagea son existence entre la plume et l’épée. Ce «Huguenot de guerre», fidèle partisan du futur Henri IV, fut aussi l’un des plus grands poètes de son temps, décrivant, dans ses Tragiques (1616), l’horreur des Guerres de religion.

Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, [Maillé], 1616. Edition originale, page de de titre. Fondation Martin Bodmer. © FMB / Naomi Wenger 

«Image abrégée de son siècle» (pour reprendre l’heureuse expression de Sainte-Beuve), Agrippa d’Aubigné (1552-1630) vit son existence rythmée par la plume et l’épée. Enfant prodige (traduisant le Criton de Platon à sept ans et demi!), élève des meilleurs humanistes, il fut rapidement confronté aux horreurs de la guerre civile. En 1560, lui ayant fait contempler le triste spectacle des Huguenots pendus après la Conjuration d’Amboise, son père lui assena: «Mon enfant, il ne faut pas que ta teste soit espargnee apres la mienne, pour venger ces chefs pleins d’honneur;  si tu t’y epargnes, tu auras ma malediction». Ces paroles allaient déterminer sa vie: jamais Aubigné ne faillira à son serment. Encore gamin, arrêté par des soldats catholiques, il eut ainsi le front d’afficher sa foi protestante, proclamant que «l’horreur de la Messe luy ostoit celle du feu».

Très vite, après un passage à Genève pour parfaire ses études, Aubigné s’enrôla dans les armées réformées, avec sa chemise pour seul bagage: début très romantique d’une longue carrière militaire. Jarnac, Casteljaloux, Coutras, Arques, Ivry: il fut de toutes les batailles, de tous les sièges, de la troisième à la huitième et dernière Guerre de religion. Nommé écuyer d’Henri de Bourbon-Navarre en 1573, il demeura son indéfectible soutien dans l’adversité, mais ne supporta ni la conversion, ni la «realpolitik » accommodante de celui qui était devenu Henri IV en 1589. Ecœuré par les concessions faites par son parti, ce «farouche partisan» (selon ses propres mots) se retira dans sa forteresse de Maillezais, en Poitou, puis, compromis dans la rébellion du prince de Condé, il partit pour Genève en 1619. Installé au château du Crest avec sa seconde épouse Renée Burlamacchi, il consacra ses dernières années à l’écriture.

Aubigné a en effet laissé une œuvre colossale et très diversifiée: poésies amoureuses ou sacrées (Petites œuvres meslées), traités politiques, fresque historique (L’Histoire universelle) ou roman badin (Les Aventures du Baron de Fæneste). Mais son œuvre maîtresse demeure le grand poème épique baptisé Les Tragiques. «Mes cheveux estonnez herissent en ma teste: / J’appelle Dieu pour juge, & tout haut je deteste / Les violeurs de paix, les perfides parfaicts, / Qui d’une salle cause amenent tels effects: / Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez, / De ceux qui par la faim estoient morts enragez?» Déploration des horreurs de la guerre civile et réquisitoire contre leurs responsables, ces 9'000 vers forment sept livres, rappel des sceaux de l’Apocalypse. Epopée de la résistance huguenote contre un pouvoir tyrannique et décadent, le texte avait été entrepris dès 1577, alors que le poète se remettait des « plaies reçeües en un grand combat ». Mais la publication attendit près de quarante ans: c’est en 1616 que le volume sortit des presses privées installées par Aubigné en son château de Maillé. Anonyme, l’édition originale était présentée comme produite «Au Dezert» par «L.B.D.D.». Comprenez: «Le Bouc Du Désert», le surnom attribué à l’intransigeant Aubigné par ses détracteurs! L’auteur n’assuma la paternité de son texte qu’au titre de la deuxième édition, parue à Genève une dizaine d’années plus tard.       


Nicolas Ducimetière
Fondation Martin Bodmer