Le MIR s’interroge…

Le portrait comme arme de propagande?

Lucas Cranach le Jeune, Martin Luther,[Wittenberg], 1546. ©MIR, Genève

Lucas Cranach le Jeune, P. Melanchthon, [Wittenberg], 1546. ©MIR, Genève

Le MIR a récemment reçu, en dépôt à long terme, deux remarquables portraits conçus en pendants, peints par Lucas Cranach le Jeune et datés de 1546. L’un montre, de trois-quarts devant un fond turquoise et dans un cadrage entre le buste et le mi-corps, Martin Luther qui tient un exemplaire de la Bible entre ses mains. L’autre représente, en symétrique, Philipp Melanchthon. L’idée d’associer les deux réformateurs revient à Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553).

Lucas Cranach l’Ancien séjourne à la cour des Habsbourg à Vienne avant d’entrer en 1505 au service de Frédéric le Sage à Wittenberg, où il fait très vite la connaissance de Martin Luther. Dès le début des années 1520, il met en images certaines idées du réformateur et joue un rôle essentiel dans la propagande protestante, comme l’illustre le Passional Christi und Antichristi qui, paru à Wittenberg en 1521, oppose la vie exemplaire du Christ à celle du pape, inspirée par le Diable. A côté de son activité dans le domaine du livre et de l’estampe, il fixe l’image officielle du réformateur, diffusée à travers de nombreux exemplaires de la même manière que l’image d’un empereur ou d’un pape. Son atelier produit ainsi un nombre considérable de portraits de Luther à partir de différents prototypes.

Parmi ces prototypes, le portrait de 1528 (Veste Coburg), dont le MIR expose un exemplaire, montre Luther devant un fond turquoise, qui nous regarde fixement. Il peut être décliné par l’atelier avec différents cadrages (du buste au mi-corps) et parfois accompagné d’un pendant représentant l’épouse du réformateur, Katharina von Bora, selon un schéma traditionnel plaçant l’homme à gauche et la femme à droite. A mesure que le modèle prend de l’âge, Lucas Cranach l’Ancien doit mettre à jour ses prototypes. C’est durant les années 1530 qu’il conçoit ainsi un double portrait mettant en dialogue Luther et Melanchthon. Cette nouvelle formule, tout à fait originale, connaît un succès croissant et conduit l’atelier à en produire plusieurs déclinaisons, comme celle que propose en 1546 le fils du peintre, Lucas Cranach le Jeune (1515-1586).

Frédéric Elsig
Professeur d’Histoire de l’Art à l’Université de Genève