Il n'y a plus nulz prince vertueux au monde

Auteur Inconnu, Portrait de Philipp Melanchthon (1497-1560), XVIe siècle, Gravure sur bois. © Musée historique de la Réformation, Genève, en dépôt au MIR, Genève.

«Il n'y a plus nulz prince vertueux au monde»

Ces mots amers1 sont parmi les derniers qu’aurait prononcés le bourguignon Hubert Languet, alors qu’il s’apprêtait à quitter ce monde à l’âge de 63 ans.

Amère désillusion en effet pour cet homme de voir l’état de l’Europe au moment où il s’apprêtait à rendre l’âme. Toute sa vie en effet, il tenta d’identifier et de servir LE prince qui aurait pu mener la «vraie religion», entendez la réforme évangélique, à une victoire européenne. Et en ce mois de septembre 1581, Languet loin de voir le triomphe de la Réforme, se mourait à Anvers, dans cette Flandre où il s’était établi pour suivre celui qu’il considérait comme le dernier défenseur de son idéal, le prince Guillaume d’Orange, en proie alors à d’infinies difficultés, et qui sera assassiné trois ans plus tard, le 10 juillet 1584.

Le parcours d’Hubert Languet est peu commun. Il reflète l’objectif de toute sa vie, celui de trouver un prince ayant l’envergure et la sagesse nécessaires pour prendre la tête du protestantisme international. Un prince capable surtout de réunir les protestants divisés pour les conduire à la victoire sur les forces catholiques dont il était persuadé qu’elles étaient étroitement coalisées: les forces du pape, celles du roi d’Espagne, et, bien souvent, du roi de France.

Languet2 naquit en tant que «sujet naturel» de ce dernier, d’un père bailli royal de la petite ville bourguignonne de Viteaux. On sait peu de choses de son éducation, si ce n’est qu’elle fut humaniste et très soignée, et qu’elle comporta l’indispensable voyage en Italie qu’entreprenaient alors bien des jeunes gens privilégiés. On n’en sait guère plus sur son passage, précoce, à la Réforme. On sait en revanche que la lecture des Loci communes, de Melanchthon, cette première grande œuvre systémique de la réforme, l’engagea à prendre, en 1549, la route pour Wittenberg, où il s’établit durablement auprès du maître. Languet est assez clair, dans une lettre à l’helléniste Joachim Camerarius3 sur ses motivations: il appréciait la modération et l’irénisme de Melanchthon, il voulait devenir le disciple de celui qui avait participé à toutes les tentatives de réunion religieuse, de la concorde de Wittenberg de 1536 au colloque de Ratisbonne de 1541. Pourtant Languet rejoignait Melanchthon dans un moment particulièrement difficile, celui de l’Interim de 1548, à l’origine d’une grave et durable scission au sein de la Réforme allemande, entre les «gnesio luthériens», défenseurs d’une stricte orthodoxie luthérienne  et les «philippistes», plus ouverts aux conceptions calvinistes, notamment sur le point central de la Cène. Languet va à Wittenberg devenir l’un des plus notables philippistes, l’un des plus actifs défenseurs de ce courant de pensées, et va surtout l’interpréter en termes politiques.

Ce choix était exceptionnel pour un Français. Pourquoi donc Languet ne se rendit-il pas à Genève, comme le firent tant de ses compatriotes? On peut penser qu’il voyait en Mélanchthon, le «praeceptor Germaniae» une figure capable de rassembler sans rupture tous les adhérents à la nouvelle foi, qu’ils relèvent de Calvin, de Zwingli ou d’un luthéranisme très orthodoxe. Toujours est-il qu’il s’intégra parfaitement parmi les grands noms des humanistes germaniques qui entouraient Melanchthon, de Gaspard von Niedbruck à la famille Camerarius, et qu’on connait plusieurs démarches, avortées, qu’il entreprit pour chercher à éviter des ruptures trop profondes au sein de la Réforme, par exemple entre Mélanchthon et Flacius Illyricus. Languet accompagna aussi Melanchthon au célèbre colloque de Worms (automne 1557), où se posa publiquement pour la première fois la question suivante: fallait-il exclure de la paix d’Augsbourg, devenue en 1555 une sorte de texte fondamental de l’Empire, les disciples de Zwingli et de Calvin, c’est-à-dire tous les protestants du Corps helvétique, de France, et une bonne partie de ceux des provinces Unies, fallait-il les mettre explicitement hors la loi, brisant ainsi l’unité du protestantisme? Ou fallait-il tergiverser, en espérant une concorde qui pourrait se faire dans des jours meilleurs? C’est bien entendu la seconde solution que préconisait Languet, et qu’il tenta toute sa vie de favoriser: éviter toute rupture officielle, tant avec les Suisses4 qu’avec les «gnesio-luthériens»5 pour ne pas créer de murs infranchissables entre les protestants, pour permettre surtout les arrangements politiques indispensables à la survie du protestantisme.

Car sa bonne connaissance des querelles théologiques avait persuadé Languet que les théologiens ne parviendraient pas à s’unir durablement. Aussi estimait-il que, s’il leur fallait un maître à penser rassembleur tel que Mélanchthon, il leur fallait aussi, et peut-être surtout, un dirigeant politique apte à défendre la Réforme, un prince derrière lequel tous les mouvements évangéliques pourraient se regrouper. Et toute sa vie, il chercha à servir un prince apte à jouer ce rôle.

Il entra tout d’abord, en 1559, au service de l’électeur Auguste de Saxe. Ce dernier était alors l’un des princes les plus puissants d’Allemagne, ferme soutien des mélanchthoniens centristes auxquels il faisait confiance. Sur recommandation de Mélanchthon, ce prince engagea Languet comme informateur: disposant, grâce à ses voyages antérieurs, d’un important réseau à travers l’Europe, le Français pouvait rendre de grands services à son nouveau maître, qui devait consolider une position politique récente6, en lui fournissant une information de qualité, notamment sur la montée de la Réforme en France et la répression des Valois, qui inquiétaient beaucoup en Allemagne. C’était pour le Saxon un atout que de disposer ainsi d’une information de première qualité, à une époque où la plupart des princes allemands se contentaient des Zeitungen qui circulaient et répandaient des informations parfois très douteuses. Sans doute Auguste en était-il conscient car il garda Languet à son service envers et contre tout jusqu’à la fin de la vie du Bourguignon, l’employant d’abord en Allemagne, puis en France, et enfin à Vienne. Principalement chargé de fournir des informations, Languet eut cependant quelques missions plus nettement diplomatiques; il fut envoyé auprès d’Antoine de Navarre (1560), de Catherine de Médicis et de Michel de l’Hôpital (1563). Il fut aussi employé dans l’affaire Grumbach (1565-1567)7, puis au sein d’une délégation de princes allemands venus inciter le roi de France Charles IX à la paix (1570).

Du point de vue de Languet, avoir l’oreille d’un tel prince ne pouvait qu’être utile à la cause qui lui tenait à cœur: il ne se priva pas, pendant ces longues années, de distiller sans cesse dans des rapports hebdomadaires, par ailleurs très factuels, ce qui constituait le fonds de sa pensée: les théologiens allemands, incapables de se mettre d’accord, même sur une base commune minimale, devaient être relayés, pour la défense du protestantisme, par des princes, aux visions plus larges et plus politiques. Et cette défense était indispensable: en effet Languet s’en persuada au cours des années 1560: tous les princes catholiques (il dit «papistes» !) s’étaient ligués pour détruire tous ceux qui avaient quitté l’Eglise romaine. La répression royale en France, la guerre civile, la répression espagnole aux Pays-Bas, les complots catholiques en Angleterre, tous ces événements étaient coordonnés et visaient un même but: faire disparaître la réforme évangélique de la surface de la terre. Cette certitude affleure sans cesse dans ses messages à l’Electeur, mais apparaît plus clairement encore dans sa correspondance privée8:
«Les Belges sont écrasés; je désespère presque du salut des nôtres [les réformés français]. Les princes allemands s’imaginent-ils que la victoire va décourager ou rendre plus modérés le pape et ses sectateurs? Au contraire, les forces de ceux qu’ils auront réduits en servitude s’ajouteront aux leurs. Quoi qu’il en laisse paraître, le pape hait de la même manière tous ceux qui se sont séparés de lui, et ne négligera aucune occasion de les ramener à sa merci, il ne manque pas de princes obéissants qu’il poussera à ce faire, jusqu’à ce qu’il ait ramené tout le monde sous sa tyrannie.»

C’est donc un conflit qui concerne également les princes allemands. Languet s’en ouvre aussi à Guillaume de Hesse9:
«Je ne doute pas que Votre Altesse ait compris le danger qui menace l’Allemagne, mais il faut que les autres princes le comprennent aussi, et songent, en conjuguant leurs idées et leurs forces, au salut de leur patrie. Car, voyant venir sans cesse des troupes allemandes [au secours des huguenots], nul doute que les rois de France et d’Espagne vont tenter de porter la guerre en Allemagne, quand les huguenots auront été vaincus en France; ceux-ci n’auraient d’ailleurs pu résister jusqu’à maintenant sans le conflit entre les Anglais et les Belges et la révolte en Espagne. [...]»

Lorsqu’on apprend la défaite des huguenots à Jarnac (13 mars 1569), le ton de Languet devient grave: ce n’est plus les autres, mais eux-mêmes que les princes allemands doivent maintenant songer à défendre. Il insiste lourdement sur les secours que les «papistes» conjurés s’apportent les uns aux autres: le pape, le duc de Florence, Venise, les autres princes italiens, tous ont aidé le roi de France10. Même le duc d’Albe, pourtant confronté à une résistance farouche aux Pays-Bas, a apporté, toutes affaires cessantes, de l’aide au gouvernement français, car il sait bien que lorsque celui-ci aura fait façon de ses huguenots, les choses deviendront plus faciles pour lui.  «Ils se trompent, ceux qui croient que ces rois, qui, à l’incitation du pape, ont combattu le Christ, remettront au fourreau leurs glaives humides de notre sang dès leur victoire, sans aller attaquer les régions où est née cette doctrine qui les rend si avides du sang des nôtres11», c’est-à-dire bien entendu l’Allemagne.

Et comme les princes allemands ne bougent pas, Languet se désespère de leur aveuglement et de leur pusillanimité:
«Il est étonnant qu’au début des changements, quand la religion n’était qu’une force infime, et que l’autorité, la puissance, la prudence et la compétence militaire de l’Empereur Charles étaient à leur zénith, quand il pouvait compter sur l’appui de toute la chrétienté, il n’a pas manqué en Allemagne de princes qui se soient opposés à lui. Et maintenant que les nôtres sont aussi puissants que leurs adversaires, ils sont démunis de projets et tremblent au moindre danger. Ils pourront toujours pleurer, quand on leur réclamera les biens ecclésiastiques, lorsqu’on exigera qu’ils approuvent les décrets du concile de Trente, qu’on leur imposera même des conditions plus humiliantes encore! Mais qu’ils prennent garde: s’ils en arrivent là, leurs sujets ne leur obéiront plus. La raison fondamentale de tous ces malheurs est que les princes ne veulent faire passer le bien public avant leurs plaisirs, et qu’ils confient le gouvernement à qui leur préserve leur repos personnel12».

Le point essentiel que Languet cherche à faire valoir auprès de l’Electeur de Saxe apparaît à travers toutes ces remarques: la réforme évangélique est loin d’être un fait acquis, elle est fragile, et elle est gravement menacée, même dans l’Empire, par une puissante coalition «papiste».

Certes Languet n’avait-il guère l’illusion de voir Auguste de Saxe, si proche de l’empereur Maximilien II, s’engager véritablement aux côtés des réformés, mais il espérait néanmoins le voir faire quelque geste, par exemple lors des négociations qui conduisirent en 1570 à la paix de St-Germain, épilogue de la troisième guerre de religion13. Sans doute conçut-il à la même époque, l’espoir de voir se former une ligue anti-espagnole, qui aurait regroupé la France, l’Angleterre et certains princes allemands, pour secourir les révoltés des Pays-Bas.

Mais ces espoirs, ou ces chimères furent brutalement détruites par deux événements violents: le massacre de la Saint Barthélemy en France (24 août 1572) et la crise de 1574 en Saxe:
La tragédie française, à laquelle il échappa de justesse14, l’obligea à quitter la France, et le persuada plus que jamais, qu’on allait tenter la même chose ailleurs. Il n’était pas le seul, et nombreux furent alors ceux dont les espoirs reposaient sur Auguste de Saxe, considéré comme le dernier défenseur de l’évangélisme. Mais là aussi la désillusion fut brutale: loin de soutenir une ligue anti-espagnole, de se rapprocher tant soit peu de la politique de soutien aux révoltés hollandais, adoptée par le Palatinat15 ce prince se tourna alors délibérément du côté de l’empereur Maximilien II, soutint la prudence impériale aux Pays-Bas et la nomination de Rodolphe comme roi des romains. A la même époque, il parvint à prendre la haute main sur les terres de ses rivaux ernestins, tandis que son épouse Anna, princesse de Danemark, intriguait pour éliminer les mélanchthoniens de la cour de Dresde. Ceux-ci furent accusés d’avoir voulu y introduire souterrainement le calvinisme, et furent victimes d’une très dure répression, qui entraîna la perte de tous les amis de Languet: certains tels Peucer furent longuement emprisonnés, tous les  théologiens disciples de Mélanchthon durent s’exiler. Contre les politiques, les mesures furent plus dures encore, et le ministre Georg Cracow, auquel Languet avait adressé d’innombrables rapports, mourut en prison de mauvais traitements16. Languet lui-même fut soumis à une enquête, subit des vexations de fonctionnaires saxons et ne fut pas autorisé à quitter Vienne, où il était alors en poste pour fournir à l’électeur des informations sur la guerre contre les Turcs. Malgré tout, l’électeur le conserva à son service, le jugeant sans doute utile comme informateur et inoffensif politiquement, surtout depuis Vienne.

Cependant, Languet traversa alors une période très difficile. La France était déchirée par une quatrième guerre civile, les Pays-Bas soumis à une très violente occupation espagnole. Seul un prince, un prince allemand, pouvait à ses yeux préserver l’unité de la réforme, lui donner un dynamisme international, et la sauver de l’anéantissement. Mais vers qui se tourner, maintenant qu’Auguste de Saxe réprimait violemment tous ceux qui avaient tenté de le pousser dans cette voie? Il était impensable que l’électeur Palatin puisse regrouper les autres princes allemands, qui lui étaient fondamentalement hostiles. En 1567, la Hesse avait été partagée en quatre territoires, et n’avait plus beaucoup de poids, le Wurtemberg était aux mains des théologiens luthériens les plus intégristes, sous la houlette de Jakob Andreae… Languet n’eut pas d’autre choix que de continuer discrètement son travail à Vienne, en contact avec l’entourage parfois évangélique de l’empereur.
Pourtant, quelques années plus tard, après la mort de Maximilien II, il sollicita et obtint de l’électeur de Saxe sa démission (1577): celle-ci fut très honorablement acceptée, puisqu’Auguste de Saxe demanda à Languet de continuer à lui fournir, à bien plaire, des informations, et lui continua la rente qui lui avait été accordée pour services rendus lors de la prise de Gotha17.

Désormais libre, Languet s’installa à Francfort, auprès de son vieil ami l’imprimeur Andreas Wechel. Mais ses soucis n’étaient pas terminés: Les efforts entrepris dès cette année à travers toute l’Allemagne pour reconstruire l’unité théologique luthérienne autour d’un texte en travail, qui deviendra en 1581 la Formule de concorde, le remplit d’angoisse: à ses yeux, il fallait absolument éviter que ce processus se fasse en excluant tous les évangéliques de tendance réformée, qu’ils soient Allemands, mais aussi Français, Anglais, Danois, Ecossais, Polonais ou Hongrois… Ou donc tourner les yeux pour trouver un prince qui s’y opposât?

Un seul d’entre les princes allemands se montrait alors ouvertement favorable aux théologiens réformés chassés de Saxe par Auguste, et du Palatinat lui-même par Ludwig, électeur Palatin, qui avait radicalement pris le contre-pied des positions réformées de son père Frédéric III. Il s’agissait du comte palatin Jean-Casimir, fils cadet de Frédéric III, qui partisan déterminé des positions réformées de son père, s’opposait avec constance au «Livre de Torgau», ancêtre de la Formule de concorde18. Il accueillait dans les territoires du Haut-Palatinat qu’il gérait tous les «réfugiés», renvoyés de Saxe ou d’ailleurs pour leurs positions trop proches des calvinistes. Certes Jean-Casimir avait une réputation de condottiere peu raffiné et porté sur la boisson. Mais vers qui d’autre se tourner? Et de plus ce prince négociait alors avec la reine d’Angleterre, qui envisageait, très prudemment, de constituer une ligue défensive de tous les protestants, principalement pour faire pièce à l’Espagne dans les Pays-Bas. La reine avait même  envoyé un diplomate, Robert Beale, dissuader les princes allemands de condamner formellement les réformés dans la Formule de concorde doctrinale en gestation.

Languet admirait l’opiniâtreté de Jean-Casimir dans cette lutte. Ce dernier avait en effet organisé une réunion ecclésiastique regroupant tous ceux qui s’opposaient à ce qui était encore le «livre de Torgau». Cette réunion, à laquelle participa Languet, se tint à Neustadt les 27 et 28 septembre 1577, chez l’ambassadeur anglais. On décida d’envoyer le diplomate anglais Robert Beale, flanqué d’un juriste, intercéder auprès des réformés dans les principales cours allemandes. Ils étaient munis d’une supplique rédigée par Languet, qui résumait toute sa pensée politique et religieuse19.

Sans se faire trop d’illusions sur les résultats de telles démarches, Languet admirait l’obstination de Jean-Casimir à lutter contre la Formule de concorde, et accepta de lui servir de conseiller lors de la campagne que ce prince entreprit en 1578 dans les XVII Provinces, dans le but de soutenir les révoltés. Il l’accompagna même aux Pays-Bas, puis en Angleterre, où le prince, et par conséquent son conseiller, furent reçus par la reine. Mais la campagne de Jean-Casimir se termina par un immense fiasco, ses troupes non payées, mal commandées dévastant les XVII Provinces, tandis que leur chef participait à des tournois en Angleterre, tout en refusant obstinément de collaborer avec Guillaume d’Orange. Dégoûté, déçu une fois de plus, Languet s’éloigna de Jean-Casimir.

Son expérience dans les XVII Provinces l’avait rapproché de Guillaume d’Orange, dans lequel il voyait alors «l’homme le plus exceptionnel de la chrétienté»20. Déjà, dix ans auparavant, Languet avait été consulté pour la rédaction de la «Justification» du prince d’Orange, publiée en 1568, prélude à la première grande opération militaire du prince aux Pays-Bas, et composante importante de la propagande anti-espagnole menée par Orange à cette époque21.

C’est ainsi que, en octobre 1579, Languet s’installa à Anvers, ville alors presque entièrement réformée, et se disposa à soutenir la politique de «généralité» du prince d’Orange, cette politique qui consistait à respecter strictement les multiples courants religieux qui coexistaient aux Pays-Bas, pour conserver l’unité face au roi d’Espagne. Mais cette politique était en train d’échouer, les catholiques du sud se réconciliant avec le roi d’Espagne, tandis que les provinces du nord commençaient leur lutte de 80 ans pour l’indépendance. L’année suivante, aux abois, le prince d’Orange tenta une alliance française avec François d’Anjou, soutenu du bout des lèvres par son frère Henri III, et qui espérait épouser la reine d’Angleterre. Languet n’y crut guère, et n’a pas un mot de sympathie pour le Français dans son abondante correspondance. En revanche, il suivit Orange jusqu’à Delft, et participa, avec tout le conseil du prince à la rédaction de sa fameuse Apologie rédigée en réponse à la proscription émise par le roi d’Espagne. Il n’avait pas abandonné, mais ne se faisait aucune illusion: «le monde chrétien me parait courir à sa ruine, et je ne vois chez les princes ni le courage ni la détermination nécessaires pour s’y opposer»22.

Languet mourut à Anvers le 30 septembre 1581. Son parcours, ses lettres, écrites à chaud, au jour le jour, restituent bien pour l’historien l’angoisse qui fut celle de toute sa vie: Le Seigneur avait fait à l’humanité, à Wittenberg, et par la voix de Luther, le cadeau de la restauration de la «vraie religion». Mais les hommes, et en première ligne les Allemands, sauraient-ils conserver ce précieux cadeau, le conserver dans son unité et le répandre en Europe? Y aurait-il parmi eux un prince qui se lève et prenne face à toute l’Europe la défense de la Réforme? La réponse est dans les derniers mots de Languet: Il n’y a plus nulz prince vertueux au monde…

 

Béatrice Nicollier
http://www.unige.ch/ihr/fr/presentation/chercheursexternes/cvnicollier/

 

1. Selon une lettre de Daniel van der Meulen au chanoine de Cologne Johannes Matal, originaire lui aussi de Bourgogne, Anvers, 11 octobre 1581, Paris, Bibl. Ste-Geneviève, Epistolae haereticorum, t. III, imprimé A. Waddington, De Huberti Langueti vita, Paris, 1888, p.137ss.
2. Tous les renseignements donnés sans renvoi proviennent de : Béatrice Nicollier-de Weck, Hubert Languet, (1518-1581). Un réseau de politique internationale, Genève, Droz, 1995, 678 p.
3. Huberti Langueti .. ad Joachimum  Camerarium patrem et Joach. Camerarium filium … epistolae, Groningue, 1646 (ci-dessous Ad Cam), 25 octobre 1564,, p. 36-37.
4. Il ne rompit pas avec Calvin (voir ses lettres, Calvini Opera, Strasbourg, 1877, t. XVII, col. 88-92, et 305-307) ni avec Bèze (Théodore de Bèze, Correspondance, A. Dufour, B. Nicollier et alii éds., t. X, 1980, p. 163 ; t. XI, 1983, p. 60, et p. 92 ; t. XIII, 1988, p. 40).
5. Dont il attendait surtout qu’ils ne condamnent pas les disciples de Mélanchthon et les réformés du sud ouest de l’Empire.
6. Les territoires saxons avaient été, dès 1485, divisés entre deux branches de la dynastie des Wettiner, la branche dite albertine, et la branche dite ernestine, du nom des deux frères auteurs de ce partage. La branche ernestine détenait Wittenberg, et l’électorat de Saxe. Les deux entités, sous des modalités différentes adoptèrent la réforme. Néanmoins, lors de la guerre de Smalkalde, Maurice de Saxe, à la tête de la branche albertine, abandonna, bien que protestant, le camp de ses coreligionnaires pour soutenir Charles Quint, et permit à l’empereur d’obtenir la victoire. Il en fut généreusement récompensé en recevant une part importante des territoires ernestins, la ville de Wittenberg et le transfert de l’électorat dans sa famille. Mais Maurice mourut peu après et son frère Auguste lui succéda. Le nouvel électeur adopta une politique internationale prudente, évita tout conflit avec l’empereur, tout en défendant au début de son règne le luthéranisme mélanchthonien de Wittenberg.
7. Wilhelm von Grumbach, chef franconien de mercenaires, était en conflit avec l’évêque de Würzburg, Matthias Zobel, qu’il fit assassiner. Il passait aux yeux de beaucoup comme le défenseur de la petite noblesse immédiate de l’Empire, en voie de disparition. Il fut protégé par Johann Friedrich der Mittlere, membre de la branche ernestine de Saxe, persuadé qu’il pourrait par son moyen retrouver les territoires dont sa maison avait été spoliée. Il représentait donc un danger pour Auguste de Saxe, surtout lorsqu’il se tourna vers le roi de France, qui lui accorda une pension, ou vers le roi de Suède. Languet avait pour tâche de dissuader la cour royale française de donner des subsides à Grumbach et fit pour cela de nombreux voyages entre la France et l’Allemagne. Retranchés à Gotha, Johann Friedrich et Grumbach furent mis au ban de l’Empire, puis assiégés et vaincus par Auguste au printemps 1567. Languet, présent dans l’armée qui assiégea Gotha, publia anonymement une „Historica descriptio“ du siège de la ville (Verzeichnis der im deutschen Sprachbereich erschienenen Drucke des XVI. Jahrhunderts,  L 421-425).
8. Languet à Joachim Camerarius le Jeune, 1er décembre 1568, Ad Cam, p. 171-172.
9. Languet à Guillaume de Hesse, 18 mars 1569, Hessisches Staatsarchiv Marburg, ms. 4 F Frankreich no 132, f. 45.
10. Arcana saeculi decimi sexti. Huberti Langueti .. epistolae secretae, Halle, 1699 (ci-dessous Arcana), 31 mars 1569, p. 90.
11. Arcana, I, 5 avril 1569, p. 92.
12. Ad Cam, 16 mai 1569, p. 185-186.
13. Arcana I, 22 mai 1570, p. 155.
14. Synthèse la plus récente sur le sujet : Arlette Jouanna, La Saint-Barthéley : les mystères d’un crime d’Etat, 24 août 1572, Paris, 2007.
15. D’illusoires espoirs de voir Auguste se rapprocher de cette politique avaient été suscités par le mariage de sa fille Elizabeth avec le fils cadet de l’électeur Frédéric III, en juin 1570, voir Frieder Hepp, (à paraître) et l’ancien Kluckhohn « Die Ehe des Pfalzgrafen Johann Casimir mit Elizabeth von Sachsen », Abhandlungen der historischen Classe der Königlich Bayerischen Akademie der Wissenschaften, 12/2 (1873) p. 83-165.
16. Voir E. Koch, „Der Kursächsische Philippismus und seine Krise in den 1560er und 1570er Jahren, in Die reformierte Konfessionalisierung in Deutschland, H. Schilling éd., Gütersloh 1986.
17. Voir ci-dessus n. 7.
18. Jean Casimir, comte palatin, 1543-1592. Voir Friedrich v. Bezold, Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir, München, 1882-1903. J.C.G. Johannsen, „Pfalzgraf Johann Kasimir und sein Kampf gegen die Concordienformel“ in Zeitschrift für historische Theologie, t. 31, 1861, p. 419-476, basé sur la correspondance entre Jean Casimir et son beau-père Auguste de Saxe.
19. Supplex conventus Francofurtensis. Admonitio ad Electores Palatinum, Saxonem et Brandeburgicum, aliosque principes Augustanae confessionis de condemnationibus exterarum Ecclesiarum in Lobr Concordiae factis, imprimé in R. Hospinianus, Concordia discors, Hoc est de origine et progressu Formulae concordiae Bergensis, Genève, 1678, f. 150.
20. Huberti Langueti Epistolae politicae et historicae ad Philippum Sydnaeum (ci-dessous Ad Sydn.), Leyde, 1646, 11 mars 1579, p. 362 ; 16 mars 1579, p. 368-369, 14 novembre 1579, p. 401.
21. Justification du prince d’Orange contre les faulx blasmes que ses calumniateurs taschent à luy imposer à tort, 1568.
22. Ad Sydn., 17 mars 1580, p. 440.